Il s’agit de la dernière audience de l’affaire Martinez Zogo, du nom de ce journaliste à qui on a ôté la vie de manière atroce en janvier 2023.
Des suspects ont été arrêtés. Mais le verdict se fait attendre au Tribunal militaire de Yaoundé, où prévenus et témoins se succèdent à la barre. Au fil des audiences, plusieurs observateurs relèvent le manque de consistance dans les déclarations de certains hauts gradés de l’armée.
Deux voix se sont particulièrement élevées à l’issue de cette audience : celle du journaliste Christophe Bobiokono, spécialiste des comptes rendus d’audience, et celle du politologue Moussa Njoya. Tous deux dénoncent des incohérences graves dans la conduite de l’enquête.
Christophe Bobiokono : « L’humanisme à tête chercheuse est une forme d’incompétence »

Dans une tribune libre, Christophe Bobiokono revient sur l’audition du colonel Jean Pierre Otoulou, ancien commandant de la Légion de gendarmerie du Centre au moment des faits, et actuel commandant de la Légion du Littoral.
Longtemps interrogé par le parquet, le colonel Otoulou a dû s’expliquer sur la latitude laissée au lieutenant-colonel Justin Danwé d’utiliser son téléphone à sa guise, alors même que ce dernier était suspecté d’effacer des messages et que l’appareil était prétendument saisi.
Pour justifier ce laxisme, M. Otoulou a expliqué que M. Danwé était un « camarade » qui avait bien coopéré, et qu’il n’y avait « aucun mal » à ce qu’il reste en contact avec sa famille. Il a dit avoir fait preuve d’« humanisme » à l’égard de son camarade d’armes.
Une explication qui laisse abasourdi Christophe Bobiokono. Ancien membre de la Commission des droits de l’homme et des libertés du Cameroun, il rappelle que le Code de procédure pénale prévoit déjà l’accès d’un gardé à vue à sa famille via le téléphone de service.
« Je suis franchement abasourdi d’apprendre qu’un Directeur d’enquête, grade le plus élevé des OPJ, peut se montrer aussi laxiste dans le maniement des téléphones saisis dans une enquête sérieuse concernant l’enlèvement osé et la mort atroce d’un citoyen… »
Il va plus loin et dénonce un traitement à « deux poids deux mesures » :
« Il est pour moi incompréhensible qu’on puisse laisser son téléphone à Justin Danwé en évoquant l’humanisme, mais qu’on fasse preuve de froideur noire devant un Anicet Ekane suffoquant à l’agonie, alors qu’on a à portée de main son extracteur d’oxygène. »
Pour le journaliste, cette « solidarité de corps » qui relègue l’essentiel au second plan ternit l’image de la gendarmerie :
« Je suis désolé de le dire dans une grande déception : il ne donne pas une image brillante de la gendarmerie. L’humanisme à tête chercheuse qui relègue l’essentiel au second plan est une forme d’incompétence qu’on ignore. Et c’est très grave à certains niveaux de responsabilité. »
Moussa Njoya : « Des incongruités très graves »
De son côté, le politologue Moussa Njoya révèle : « les graves incongruités de l’audition du Colonel Jean Pierre Otoulou ! »

Il liste plus de 14 incohérences relevées lors de l’ »examination in chief » du 14 juillet. Parmi elles : l’absence de fouille du véhicule percuté à Nkolgondi, la remise du téléphone de la victime à un collaborateur sans vérification, l’incapacité à identifier formellement le Prado noir ayant servi à l’enlèvement, ou encore l’aveu de ne pas savoir si une descente à la DGRE avait fait l’objet d’un rapport.
Pour Moussa Njoya, cette audition, « très loin d’avoir contribué à la manifestation de la vérité, a plutôt révélé les très graves incongruités qui ont jonché l’enquête préliminaire ».
Il appelle désormais les citoyens à venir assister eux-mêmes aux audiences :
« au lieu de se fier aux faux comptes-rendus qui sont souvent faits. Ils en partiront avec une tout autre idée de cette affaire »
La suite du procès s’annonce explosive avec le début de la « cross examination », l’interrogatoire du témoin par les avocats des parties civiles, de la défense et par les accusés eux-mêmes.
Martin Etalobe




